Irina Ionesco : rencontre avec les Yakusas

Itinéraire d’une photographe :
Irina Ionesco au pays du soleil levant et l’improbable rencontre avec les Yakusas. Le récit d’une journée extraordinaire, contre-plongée entre le bien et le mal faite de prise de vues aux côtés du mont Fuji.

« En avril 1996, je suis partie à Tokyo pour réaliser une série de conférences et mettre sur pied une exposition de mes photographies à la Galerie Nikon. J’avais également envisagé, durant mon séjour, de photographier des Geishas, les Dieux Sumo et des modèles japonais. Mais surtout, mon désir était de rencontrer des femmes tatouées ayant été marquée par le film « La femme tatouée », du réalisateur Yoichi Takabayashi. Sur place, mes éditeurs japonais m’en ont hélas dissuadée : la plupart de ces femmes appartenant au milieu de la prostitution, la démarche s’avérait dangereuse. Néanmoins, un soir, je reçus un appel téléphonique de l’un de mes éditeurs m’annonçant qu’en guise de femmes tatouées, il pouvait me proposer des hommes !

Après un moment d’hésitation, j’acceptai.

Les choses s’enchainèrent alors sans que je puisse rien contrôler. Un rendez-vous avec les hommes en question fut pris pour le lendemain matin. Tout ce que je savais, c’était qu’un chauffeur se présenterait à mon hôtel pour nous emmener à la campagne, mon agent, mon éditeur, un intermédiaire et moi. Mais aucun de nous ne pouvions savoir où nous allions…

À 9h30 du matin très exactement, une vaste limousine conduite par un personnage de bande dessinée glissa silencieusement puis s’immobilisa devant le perron de mon hôtel. Un homme d’âge mur, vêtu de manière insolite, sortit de la voiture et s’avança vers moi. Ce n’était pas un japonais ordinaire, mais je ne le compris pas tout de suite. Il m’ouvrit la portière et, une fois dans la voiture, mon agent, qui s’y trouvait déjà, m’annonça que nous allions rencontrer la mafia la plus en vogue de Tokyo, qu’ils étaient aussi susceptibles qu’impériaux et qu’il fallait, à leur égard, se comporter avec tact.

Des Yakusas ! J’allais pouvoir photographier des yakusas ! Trois heures plus tard, nous arrivons dans leur repère intime, dans un village blotti au pied d’une montagne avec, à l’horizon, le mont Fuji. C’était dimanche, jour de marché. Sur le trottoir, alignés devant un étal de fruits et légumes, nous attendaient six hommes grands, jeunes et beaux, accompagnés d’un nain, tous vêtus de manière excessive et couverts de bijoux : montres Rolex en or serties de diamants, chaînes en or avec le sigle Coco Chanel en rubis, chemises Issey Myake, chevalières massives jouxtant le petit doigt (coupé!)…

Un luxe inouï qui me donna encore plus envie de les déshabiller.

Ils se présentèrent cérémonieusement en se courbant plus bas que de coutume et nous invitèrent à déjeuner dans une auberge célèbre. Au menu, une soupe géante et un plat immense encore rempli de grandes tranches de cheval cru. Ils rirent très fort en nous disant qu’ils allaient louer un hôtel entier pour la journée, avec un bain japonais à vapeurs, sorte de jacuzzi oriental, pour faire des photos. Ils me firent découvrir l’endroit puis s’engouffrèrent dans les chambres pendant que je préparais les lumières. Quelques minutes plus tard, les yakusas, nus comme des vers, se jetèrent dans le bain comme des enfants, se laissant diriger, fiers d’être photographiés par une femme.

Après une journée de prise de vue, nous pensions rentrer à Tokyo, mais un dîner avait été organisé en notre honneur, servi à la japonaise dans le grand salon de l’hôtel. Là nous attendait le chef des yakusas, qui ne s’était pas encore montré.

Impressionnant dans son blouson de cuir blanc du sigle Versace en lettre d’or, il présida notre installation autour de la table, me plaçant juste en face de lui. Les restaurateurs, humbles et tremblants, pénétrèrent dans la pièce en s’inclinant, puis apportèrent une suite de mets fabuleux avec, en apothéose, le fameux poisson vénéneux, le fugu, dont il revint au grand chef l’honneur de prendre la première bouchée. Sain et sauf, il nous invita à l’imiter. En même temps qu’il me regardait fixement dans les yeux, j’inclinai la tête en baissant les yeux. C’était, paraît-il ce qu’il fallait faire, car on ne peut, en tant que femme, braver le regard d’un grand yakusa.

Au dîner, seul son bras droit avait été admis. Les autres attendaient à l’extérieur. Brusquement, à peine le dessert servi, le grand chef se leva et quitta la pièce sans un mot. Dans le hall de l’hôtel, les cinq yakusas non admis au dîner nous attendaient, les bras chargés de cadeaux emballés tels des pièces précieuses, selon la tradition.

Ainsi s’acheva l’improbable rencontre avec leur promesse, à l’occasion d’un nouveau voyage, de m’emmener au mont Fuji ! Par la suite, j’appris que mon éditeur avait été à la petite école avec l’un des yakusa, d’où la chance incroyable d’avoir pu les rencontrer, d’avoir pu les déshabiller ».

Irina Ionesco propos recueilli par Higgins

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