Patrick Platel, sculpteur de l’invisible

Patrick Platel a répondu à la demande de l’Espace Gingko’Art et présente son Christ  jusqu’au 14 novembre prochain. De fil en fil et de maille en maille, l’artiste a tissé sa vision sculpturale de l’Homme de Nazareth.

« Il y a des êtres dont la face prend une beauté et une majesté inaccoutumées pour peu qu’ils n’aient plus de regard. »

Marcel Proust, La Prisonnière

De bronze, d’acier, de plâtre ou de marbre, s’il est un art qui se nourrit de la matière, y trouve  son expression, c’est bien, et de tous temps, la sculpture. Partagé entre le burin, le ciseau, le chalumeau et la fusion, nul n’a échappé à l’exercice incisif d’une mise en forme héritée de la plus haute antiquité, s’agirait-il, aujourd’hui, de ne pas sacrifier à la stricte représentation, s’agirait-il de mettre en situation les éléments qui ne sauraient faire l’économie de cette matière qui, précisément, les constitue de manière indissociable pour prendre sens et, ainsi, s’exposer.

Patrick Platel, d’emblée, il faut bien le dire, transgresse cette règle. Sa technique en élimine le principe tout en privilégiant la seule figuration portée par son imaginaire, s’entend une composition dépourvue de toute fonction réaliste, assujettie aux seuls contours de ses apparences.

À l’époque où le réfrigérateur ne s’était pas partout imposé, on se souvient encore des garde-manger dont le grillage enchâssé sur des cadres de bois préservait nos denrées des incursions qui les eussent gâtées. Précautionneux, le bibliophile usait de ces mêmes grillages aux mailles plus larges pour prévenir l’indélicatesse sans toutefois soustraire les ouvrages au regard. On pourrait ainsi énumérer les exemples mais notre propos n’est point ici de dresser la liste des multiples usages d’un matériau qui, comme jadis la voilette l’était aux dames, demeure la secrète coquetterie d’un béton  lancé d’un trait sur les abîmes de la modernité.

Emprisonner des formes qui n’existent pas – et néanmoins les révéler –, capter l’invisible jusqu’à le tenailler dans la tension extrême du maillage, se jouer de transparences pour rendre visible l’immatériel et, paradoxalement, lui donner corps, à  mains nues,  avec des pinces pour seul outil, voilà bien, sans filet, l’exercice périlleux auquel se livre l’artiste.


Suspendus, arrêtés dans le turpide élan d’une grâce déchue, enveloppes d’androïdes vouées à la géhenne, entre cour et jardin, entre scène et coulisses, exposés au feu de la rampe comme à l’obscurité du caveau, quels sont ces corps à la geste oblique, offerts et désolés, qui font obstacle à la glèbe dont ils ne sont pas issus et à laquelle le premier coup d’œil, pourtant, voudrait qu’on les assignât, quels sont ces visages partagés entre l’extase  et la douleur orgasmique? Féminités généreuses et troubles, tumescences viriles, le tout en-grillagé dans un désir qui n’est autre que celui de l’artiste, ce n’est pas tant la forme qui s’impose mais l’esprit qui la suscite; l’idée qu’on s’en fait nous renvoie à une conceptualisation qui, de prime abord, ne s’affiche pas comme telle et masque plutôt ce qu’elle ne représente pas selon une quête quasi obsessionnelle à saisir, à immobiliser ce qui relèverait  du volatile attrait de la vacuité. Si ces corps mêlés, défaits, torturés révèlent une absence, l’auteur ne leur accorde pas la compensation du souvenir, voire d’un possible devenir, en les enfermant, pauvres créatures, dans les mailles serrées d’une légèreté qu’il serait aisé d’apparenter à l’indicible souffrance d’être et ne rendant possible aucune occurrence, aucun passage, pas même à une mouche.

Les tensions, les torsions, les saillances, les difformités, les effets d’arrêt sur image qui figent le mouvement, distinguent, depuis qu’il s’y applique et de manière récurrente, le travail de Patrick Platel tout imprégné d’un baroquisme expressionniste sous-tendu par un  classicisme abouti quand passion, violence, libre création, dédain des règles font, comme l’écrit Francis Ponge, que « le classicisme est la corde la plus tendue du baroque ».

Jean-Pierre Colle
Ancien Conservateur de l’Abbaye de Baulieu.

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